samedi 16 novembre 2013

RIP Phil Chevron 1957-2013




Le 8 octobre 2013, la maladie emportait Philip Chevron. Le guitariste des Pogues n’était plus.  Les Pogues ? Si vous vous demandez de qui il s’agit, c’est que vous avez vraisemblablement moins de vingt-cinq ans. Et que vous avez raté quelque chose de grand.

En une poignée d’albums, cette bande d’affreux anglo-irlandais a dynamité les charts des années 80, faisant souffler à nouveau un air punk sur une époque où la pop synthétique façon garçons coiffeurs régnait en maître. Avec une recette simple mais brillante : mélanger la hargne, la saleté et l’impulsivité du punk rock aux mélodies de la musique traditionnelle irlandaise. Les vilains Pogues Mahone (leur premier patronyme, dérivé du gaélique póg mo thóin soit littéralement « embrasse mon cul ») ont en un sens contribué à sauver le rock à une époque où il était en grand danger de disparition. 



Je ne vais pas vous refaire toute leur histoire, des squats puants de Londres aux tournées triomphales outre Atlantique, mais juste revenir sur un album et plus particulièrement sur une chanson, représentatifs des Pogues. Mon premier contact avec la bande à Shane MacGowan (leur très alcoolisé chanteur) remonte à ma prime enfance. C’est tout d’abord la pochette de leur deuxième album, Rum, sodomy and the lash, qui m’a attiré. Une variation irrévérencieuse du Radeau de la Méduse de Géricault avec les tronches des musiciens collées à la place de celles des naufragés. Et bien sûr les refrains inoubliables qui parsèment l’album. Mais de tous leurs disques, c’est le troisième, If I should fall from grace with God, qui incontestablement a le mieux passé les ans (quoiqu’aucun n’a réellement vieilli pour être honnête) et s’est imposé à moi comme leur meilleur.


Sorti en 1988, il s’est hissé au plus haut sommet des ventes en grande partie grâce à la « chanson de Noël » Fairytale of New York, ballade enfiévrée de deux clochards dans les rues givrées de la Grosse Pomme chantée en duo avec la regrettée Kirsty Mc Coll. Mais il ne faut surtout pas limiter l’album à ce tube, ce serait en oublier l’incroyable variété. 

Rock, pop, jazz, punk, gigue irlandaise, chansons de marins, de bistrot ou de soldats, ballades, hymnes épiques et chants d’amour, il y a de tout chez les Pogues. Un melting pot musical qui enjambe l’Atlantique. C’est l’album avec lequel les Pogues ont vraiment assumée leur fascination pour l’Amérique (même si certaines thématiques -western, outlaws, guerre de Sécession…- étaient déjà présents dans leurs textes par le passé). C’est là qu’ils ont vraiment décidé de regarder un peu plus loin que l’horizon… comme leurs ancêtres.
Un peu d’Histoire : de 1845 à 1851, l’Irlande a failli disparaître au cours d’une grande catastrophe, l’ An Gorta Mór, la grande famine. Une épidémie de mildiou a ravagé les cultures et poussé le peuple dans la misère et la faim. Un coup terrible qui fit perdre à l’île environ un quart de sa population. La moitié en morts, l’autre moitié en immigrants partis tenter leur chance au Nouveau Monde. Et même pour eux le pari était risqué : entassés par centaines dans des coffins ships insalubres, la traversée était très incertaines et la mortalité importante. Beaucoup ne virent pas l’autre rive de l’océan.
Cette tragédie, restée dans toutes les mémoires irlandaises de part et d’autre de l’Atlantique, a forcément inspiré les Pogues. Et a soufflé à Phil Chevron ce que je considère subjectivement comme sa plus belle œuvre : Thousands are sailing. Ce long titre épique et pathétique compte la rencontre entre un jeune homme se promenant sur la rive d’Ellis Island (petite île du port de NYC où les immigrants arrivaient et étaient enregistrés… ou rejetés) et le fantôme d’un immigrant qui n’a pas réussi la traversée. « The island it is silent now / and the ghosts still haunt the waves » : en touches irréelles, oscillant entre le fantastique et le réalisme social le plus cru, la voix de MacGowan posée sur les textes et la guitare abrasive de Chevron nous dépeint la misère et l’espoir, les illusions et la réalité dure de la vie d’immigrant, la beauté des cœurs et la crasse des rues, les chants de nostalgie et les ventres vides, la volonté et l’injustice. « Postcards were mailling / of sky-blue skies and oceans / from rooms the daylight never sees / Where lights don’t glow on Christmas trees ». Misères parallèles des paysans restés au pays et crevant de faim et des migrants parqués dans les sales quartiers de New York et condamnées aux bas métiers en attendant des jours meilleurs. Toujours pauvres mais toujours dignes, comme leurs descendants bien coulés dans la société mais rendant constamment hommage au pays qui fît de leurs grands parents des réfugiés.

Ces descendants, ce sont huit rockers plus punk que les punks qui ont ensemble écrit une des plus belles pages musicales des eighties. Ils ne sont plus que sept aujourd’hui, saloperie de cancer… Joe Strummer disait de Shane MacGowan qu’il était « un des plus grands auteur-compositeurs du XXième siècle ». C’est sûrement vrai, mais ce n’est pas vraiment rendre justice au talent et à la passion des sept zicos derrière lui, et à tout ce qu’ils ont apporté pour créer l’alchimie The Pogues. Et au premier plan d’entre eux le si discret Phil Chevron.
Au revoir Phil, ton art et ta passion resteront. Merci.




(Crédit : les photos sont tirées du site officiel du groupe : http://pogues.com/)

mercredi 26 septembre 2012

Dayazell - s/t

Après un mini-cd plus que réussi, les sudistes (ex-toulousains, maintenant basés à St Sulpice) Dayazell nous reviennent avec un premier vrai album. Dayazell, c'est quoi? Un quatuor revisitant librement mais avec talent les classiques des musiques médiévales et méditerranéenne, sacrés comme profanes.Vrais passionnés ayant à côté fait leurs armes (au propre comme au figuré) au sein de la troupe médiévale Armutan, les Daya vont rechercher de vieilles partitions médiévales por leur redoner un coup de jeune. Et sans souci des frontières.

Dayazell ne se limite pas à l'Europe, au contraire ce premier album emporte l'auditeur très loin: cantiques espagnoles, chants arméniens ou mongols, musique séfarade ou moyen-orientale, ils vont puiser partout. Ca se ressent niveau styles d'ailleurs. Si l'italienne "Tre fontane" est plutôt rythmée et dansante, rappelant la fête de village, un titre comme "Dyngyldaj" (traditionnel mongol) porte un souffle beaucoup plus épique, voir presque tragique. La très connue "Madre de deus" (Espagne, XIIIème siècle) est revisitée elle dans une veine instrumentale plus intimiste, lente et mélancolique. C'est aussi la force de Dayazell de ne pas s'enfermer pleinement dans un académisme poussiéreux mais de prendre la liberté de revisiter ces titres, de leur redonner vie. Tout en gardant une approche sérieuse basée sur un niveau technique excellent.

Une demi-heure, c'est quand même un peu court. Le cd est heureusement accompagné d'un dvd bien fourni avec huit titres filmés en 'vrai-faux' live, c'est à dire en conditions de concert mais sans public. Le groupe y est accompagné pour l'occasion d'une danseuse du ventre sur certains titres. L'interprétation est très bonne et l'image comme la prise de son très pros.

Dayazell nous invite donc à un voyage raffiné autour de la Méditerranée et un peu plus loin encore. Un voyage intérieur aussi. Je vous conseille d'embarquer avec eux.


Un titre en écoute et le contact pour commander, hop c'est ici: http://dayazell.bandcamp.com/

lundi 24 septembre 2012

Sites: le Mourral des morts


C’est un petit site oublié, perdu en plein cœur du Minervois. Pays de collines et de pinèdes, d’apparence aride et pourtant curieusement chaleureux. Les étendues de vignes sont autant de marques d’apprivoisement de cette nature revêche, et de loin en loin les vieux villages de pierre s’accrochent à la terre comme des lichens sur un tronc cramoisi. Belle et sauvage terre au nord de Carcassonne dont le soleil et le vent se disputent l’âme, où le temps marque une pause.

Au début d’un chemin, le panneau indique la voie : Mourral des morts. La marche se fait à rythme tranquille, entre collines et petits bois. Le terrain est légèrement accidenté, assez pour renforcer le caractère sauvage des lieux sans être exigeant. Surtout, le vallonnement et les incessantes bifurcations font vite perdre le sens de l’orientation. Sans repères, c’est un autre monde que l’on pénètre. Un autre pays et un monde intérieur, l’excursion se fait cheminement sacré, la détente devient méditation.

Et le Mourral surgit soudain sous nos pieds. Au détour du chemin on met d’un coup presque le pied sur la première tombe. Le site s’étale sur une petite superficie à flanc de colline, une cinquantaine de tombes environs disposées là au milieu de nul part. Toutes ou presque tournées vers le Levant. L’endroit est empreint d’un calme irréel qui détonne presque avec le reste de la région. Si le Minervois est un pays rêche mais paisible, le Mourral en lui-même est un espace de vide, d’attente. Un lieu complètement à part. 


Surgissant du sol, reposant sous quelques pins, les sépultures vides sont elles mêmes comme en attente. Certaines reposent à fleur de terre, d’autres imposent leur carrure granitique au relief. Une plus importante, cernée d’un muret de pierres parfaitement conservé, domine la nécropole de sa présence massive, alors qu’à un jet de pierre quelques trous plus petits, discrets, bien alignées, rappellent que des enfants aussi ont connu ici leur dernier sommeil. Après l’atmosphère presque abstraite de la marche, cela sonne comme un rappel de la profonde humanité qui emplit ce lieu.


 La nécropole de Villarzel a été utilisée par les Wisigoth de la région aux VIème et VIIème siècles. Elle fut redécouverte dans les années 70 par l’archéologue amateur Louis Giraud, qui y consacra plusieurs riches campagnes de fouilles. Outre les squelettes bien conservés, les tombes livrèrent une importante moisson d’objets : vases, bijoux, couteaux, objets religieux… le site est riche et reconnu, et le simple dépôt de stockage de Louis Giraud à Villarzel-Cabardès  s’est transformé en musée.
Et l’on se pose la question : pourquoi ici ? Est-ce justement l’étrange paix du lieu qui a poussé les Wisigoth de la région à y ensevelir leurs morts ? D’où venaient exactement ces hommes et femmes, dont on n’a pas encore retrouvé les habitations ? Des alentours ou de plus loin ? Les fouilles n’ont pas encore livré tous les secrets du Mourral, qui préserve encore son mystère. Et reste imperméable au temps qui passe, détaché du monde des vivants, immobile dans son écrin de nature sauvage, les tombes dressées contre le vent et le ciel.


Pour se rendre au Mourral, prendre l’autoroute A61 en direction de Carcassonne. Prendre la sortie 24 vers Trèbes et de là suivre la D135 en direction de Laure Minervois. Prendre ensuite la D35 en direction de Villarzel-Cabardès et s’arrêter au château de Villarlong. De là suivre le chemin de randonnée partant de derrière l’édifice. Et suivez bien les balisages (triangles bleus) !
Le musée de Villarzel-Cabardès se visite gratuitement mais uniquement sur rendez-vous (contacter Louis Giraud au  04 68 77 02 11).

samedi 4 août 2012

Om - Advaitic songs


Le duo ex-Sleep (on ne peut décidément s'empècher de mentionner leur prestigieux passé bien qu'ils se soient plus que fait un nom de leur côté depuis -et que Chris Hakius soit parti depuis un moment d'ailleurs) est de retour avec une cinquième galette. Advaitic songs est son petit nom, et elle était attendue après le succès de God is good. Si vous avez aimé ce dernier vous ne serez pas déçu ici, puisque Al Cisneros et Emil Amos poursuivent sur leur lancée.

Ils poussent même le trip encore plus loin. Advaitic songs est sûrement leur album le plus progressif à ce jour. Les lignes de basses stoner sont mises un cran en retrait en faveur des arrangements. On sent que Robert Aïki Aubrey Lowe a pris de l'importance! Les arrangements à cordes deviennent presque omniprésents, qu'il s'agisse de sitar ou de nappes de violon/violoncelle qui apportent une touche classique nouvelle chez Om. Une touche plus ambiante aussi, comme sur la très planante "Sinaï" dont le groupe nous avait donné un avant-goût sur leur dernière tournée, ou plus intimiste voir tragique sur "Gethsemane". Cisneros laisse ces éléments nouveaux prendre le dessus sur la musique et tisser les mélodies principales, sa basse passant à l'arrière plan. Petite évolution pour Om, qui devient de moins en moins centrée sur la quatre cordes. Bon il y a quand même des habitudes qui ne se perdent pas et la ligne de basse ronflante et couillue de la somptueuse "State of non-return" redonnera vigueur aux fans de headbanging parmis vous. Mais globalement on sent le Cisneros plus ouvert à laisser la musique vivre en dehors de son instrument, moins égotiste en un sens. Et ça tombe bien, c'est le concept du disque.

Un petit mot sur les textes en effet: "Advaitic songs", en référence à l'Advaita ou "non-deux" en sanskrit, école de pensée rejetant les dualités et affirmant notament l'unicité de l'âme individuelle et du Tout. Les paroles justement nous emmènent de nouveaux vers les territoires de l'illumination, comme toujours chez Om. On les connait pour leur propension au syncrétisme, ils ne dérogent pas à leur propre règle en continuant leurs rapprochements entre Occident et Orient. Sur "Gethsemane" par exemple c'est bien la solitude du Christ lors de sa dernière nuit qui est contée, mais en rapprochant son vécu des doctrines bouddhiques de la vacuité et donc du "non-deux". Unicité de l'âme et de l'univers, dépouillement du soi illusoire... il y a beaucoup à fouiller et à méditer et une chronique n'y suffirait pas. Surtout que l'écriture de Cisneros, à l'instar de ses lignes de basses, est encore une fois alambiquée et hermétique!

Donc pour conclure Om poursuit sa mue engagée depuis God is good: toujours plus d'arrangements planants, de mélanges, moins de grosse basse et de démonstration de technique. Le duo se recentre sur le groove et laisse la part belle à un métissage sonore des plus trippés. Advaitic songs n'est pas seulement leur album le plus progressif, c'est aussi le plus humain, le plus introspectif, qui va explorer la solitude détachée, à la fois sereine et un peu amère, du méditant. Un album abouti qui marque ce que Om a fait de plus haut, une superbe réussite.

mardi 3 juillet 2012

Dark Buddha Rising - Abyssolute transfinite




Une pochette aussi réussie qu'énigmatique. A la voir on peut se demander ce que vont contenir les deux galettes noires qu'elle renferme: du stoner doom enfumé? de la musique rituelle indienisante? de l'electro-transe sous champis? ou alors du black metal ésotérique aux vagues relents tendancieux, la faute à ce joli soleil noir en arrière plan...? Rien de tout celà... mais un peu de tout en fait! Avec les finlandais de Dark Buddha Rising on nage en plein sludge/doom ésotérique, sombre et massif comme une pyramide d'obsidienne, palpitant comme le coeur d'un sacrifié, mystique et envoutant comme les volutes d'encens d'une cérémonie impie.

Quatrième album pour ce trio venu du froid qui se fait peu à peu sa réputation chez les amateurs, surtout depuis leur passage remarqué au dernier Roadburn. Et pourtant c'est peu dire qu'on ne parle guère d'eux en général! Pour la promo on repassera. Pour le reste par contre on va rester un moment tant il y a à dire et ressentir.
Lourd. Dense. Brûlant. Suintant. Noir. Profond. On se perd en qualificatifs. On sait juste à l'écoute qu'on tient un truc pas banal, même si fait avec des éléments déjà connus mais si bien entrelacés qu'on reste captivé. Imaginez par exemple un Neurosis qui aurait trop écouté Magma. Ou Amen-Ra qui copule avec la lourdeur pachydermique de Fleshpress. Dark Buddha Rising tient d'ailleurs beaucoup du projet sludge de Mikko Asppa. Même intérêt pour les riffs lents et écrasants, pour les lignes de basse hypnotiques, même fascination pour les ambiances à la fois malsaines et délirantes. On dirait l'album Pillars passé à la moulinette tantrique. On se perd peu à peu dans ce labyrinthe de riffs gluants et opaques, de voix tantôt hurlées tantôt murmurées, de développements longs et tortueux cédant la place à des explosions dramatiques. Des montagnes sonores hallucinées. Des temples interdits. Des chants oubliés. Une longue hypnose narcotique, et ce soleil interieur brûlant, dévorant, s'ouvrant enfin dans une extase divine et douloureuse. Deux vinyls si denses et complets qu'on ne sait plus si l'album dure quarante minutes ou deux heures. Abyssolute transfinite est plus qu'une invocation, c'est un voyage vers des dimensions interieures oubliées.



Les versions LP étant tirées à relativement peu d'exemplaires sont maintenant assez chaudes à trouver. A l'heure ou cet article est écrit il en reste chez le label du groupe, Post RBMM. Et vu l'activité fournie des finlandais (quatre albums depuis 2007 quand même), on peut raisonnablement attendre du nouveau rapidement. On le souhaite!

(crédit photo Niels Vinck @ Roadburn).

jeudi 28 juin 2012

Phurpa - Trowo Phurnag Ceremony


Ce qui est bien avec la musique (celà vaut aussi pour la plupart des formes d'art mais la musique est un exemple particulièrement révélateur) c'est qu'à force de toujours chercher ce qui se fait de plus innovant, avant-gardiste et j'en passe, on revient fatalement aux racines. Parfois même les plus inattendues. A croire que la création artistique n'est jamais qu'un Ouroboros se mordant perpetuellement la queue. Bref tout ça pour dire qu'en partant du drone par exemple on peut revenir quelque siècles, voire bien plus, en arrière.

Il était donc une fois quatre jeunes russes étudiants à la Fabrique of Cardinal Art de Moscou, travaillant sur les musiques rituelles et religieuses d'Iran, d'Egypte et du Tibet. Après quelques années de tâtonements ils créent Phurpa. Avec ce groupe ils redonnent vie à leur façon aux musiques tantriques tibétaines. C'est en particulier dans le repertoire de la tradition Bön qu'ils vont piocher. Le Bön, pour faire court, est la religion et l'ensemble de croyances tibétaines préexistant au bouddhisme, et qui se sont mélangés à celui-ci pour en former cette branche distincte des autres qu'on appelle 'bouddhisme tibétain' ou encore lamaïsme.

 bröööööööööööööööö.....

De la tradition Bönpo les musiciens de Phurpa ont retiré un goût pour les polyphonies. D'ailleurs Phurpa est plus à considérer comme un ensemble vocal que comme un groupe. Le chant occupe tout l'espace, un chant ou plutôt une superposition de chants graves, guturaux, dissonants. Les instruments traditionnels (rkang glings, gyalins, damarus, cymbales, ngas, bols chantants...) restent très discrets et jouent plus le rôle d'accompagnateurs, soutenant le chant et scandant les différents passages. Mais c'est bien la voix qui est maîtresse chez Phurpa, cette voix à la dimension spectrale fantastique, psamoldiant les mantras et emplissant tout l'espace jusqu'à presque en déformer la perception que l'on en a. Musique tantrique par excellence, l'experience Phurpa réclame quand même un effort pour être pleinement appréciée. Le style est volontairement monotone et exige de l'attention. Cette rudesse au premier abord est le prix à payer pour qui veut s'immerger dans la vraie musique rituelle, porteuse de sens. Il faut apprendre à laisser le temps au son de frayer son chemin dans notre univers mental et d'y faire son effet.

Quel rapport avec le drone au fait? D'abord que nos russes chantants ont été repérés par Stephen O'Malley. Le maître ès-infrabasses a été séduit au point de les signer sur son nouveau label, Ideologic Organ (en fait une sous division du label Mego pour laquelle O'Malley est curateur), et qu'il les embarque de plus en plus souvent avec SunnO))) en tournée. Ensuite que Phurpa bien que n'étant pas du drone s'en rapproche énormément: même culte de l'onde sonore et de ses effets, même minimalisme hypnotique, même mysticisme caché... En fait Phurpa met en valeur les liens de descendance qui se tissent entre courants musicaux. Et nous font prendre conscience que le drone est bien l'héritier de ces musiques 'primales' et sacrées qui recherchaient la transe et l'illumination par le son.


Trowo phurnag ceremony est encore trouvable sur diverses distros, dont Drone records.
Les photos sont reprises du site du groupe http://phurpa.ru/.

mercredi 6 juin 2012

Live report: Tapette Fest, Campénéac, 1 et 2 juin 2012


La Bretagne, terre de paysages verdoyants, de patrimoine ancestral, de bigouden ridées et… de festoches!  J'ai beau avoir décidé de tirer un trait sur le Hellfest cette année (trop cher, trop déjà vu, trop relou), le sort m'aura quand même traîné de nouveau du côté de Brocéliande pour une escapade musicale. Au Tapette Fest -alias Festival du Pathos- sixième du nom! Officiellement pour servir de roadie aux membres de Malhkebre, officieusement pour m'en mettre plein les cages à miel pendant deux jours. A part les agent actifs de l'ignominie susnommés et les parisiens Aluk Todolo, je ne connais rien des artistes présents à l'affiche, mais les connaisseurs me disent que le Tapette Fest est un grand n'importe quoi dont on ne ressort jamais déçu. Ok, ça roule.

En plus de dix ans d'existence, le Tapette n'en est qu'à sa sixième édition. La faute à plusieurs césures, pour cause de difficultés diverses (financement, orga ou divers problèmes rencontrés sur le Tapette #5 qui ont obligés à une petite pause…) et déménagements. Cette année c'est la petite commune de Campénéac (Morbihan) qui accueille le fest.
Arrivés sur place on a vite fait de se familiariser avec les lieux, puisque le site même (hors camping et parking) ne tient même pas sur un demi terrain de foot. Un chapiteau-scène, une tente-buvette, une caravane à sandwiches et un barnum-stand de merch. Plus des toilettes sèches dans un coin et un stand de shirts et affiches sérigraphiés à la main et on a tout ce qu'il faut. Que demander de plus qui ne serait superflu? Un festoche à taille humaine, pour de vrai. En plus l'ambiance est vraiment à la cool et les différents publics présents (allant du punk à chien au teufeur en passant par tout ce qui se trouve en matière de metalleux, rocker indie, skin, coreux etc.) cohabitent gentiment.



On aura quand même raté le début, n'arrivant que pour voir la fin du set de France Sauvage, assez bruitiste et péchu, mais trop peu vu pour s'en faire une vraie idée. De Will Guthrie je ne verrai presque rien mais le peu que j'en entendrai semble bien bon, basé essentiellement sur des soli de percussions et batterie. Pas vu Headwar non plus, en revanche Scorpion Violente fera un effet bœuf, malgré une phase d'adaptation nécessaire. Le duo français nous délivre une electro limite transe par moments, mais sur le fond assez crade. Ça fait voyager tout en pulsant le dancefloor de vibrations pas toujours complètement positives. Eux appelle ça de la "disco pour vigiles". Une version camée d'Underworld? Ça m'y a fait penser par moments, tout en gardant un je-ne-sais-quoi de typiquement frenchy. Excellent mélange pour un set détonnant, un groupe qu'il me faudra suivre. Le temps de revenir sur terre et on enquille avec les espagnols de Rageous Intent. Soit du grind, du vrai, con comme ses pieds comme il se doit, blastant non stop sur des morceaux ne dépassant quasiment jamais les deux minutes mais avec quand même suffisamment de petits mid-tempi de ci de là pour faire son effet. Du bon arrachage de tête, à défaut d'être une grande découverte.
La fin de soirée se passera en dévotion devant Aluk Todolo. C'est peu dire qu'ils auront livré un très bon set, axé principalement sur des titres inédits à paraître sur le prochain album. Quarante minutes planantes, basées sur des empilements de nappes sonores et larsens. Il faut bien la frappe tribale et musclée du batteur Antoine Hadjioannou pour donner à ces fils de Magma l'énergie vitale nécessaire pour faire décoller le tout. Et on décolle avec eux, pris en transe, étourdis par l'accumulation de collages sonores et de lignes de basse obsédantes. Paroxysme atteint sur une version explosive du titre "March" en conclusion, explosion libératoire d'un concert/expérience aussi passionnant que difficile à décrire. Et encore, on se dit que dans une vraie salle avec un meilleure son et des lumières appropriées, l'effet doit être encore plus détonnant. En tout cas, au vu de ce qu'on a entendu et vécu, on salive d'avance pour ce nouvel album dont les extraits dévoilés dévoilent du très bon.




Des expérimentations noise...
...et des rythmes tribaux, la magie Aluk Todolo.


Crevé tant par la route que par le live, je zapperai volontairement Shit and Shine et Tzii, mais le peu que j'en entendrai depuis le camping ne me donnera pas vraiment envie de me relever. 

Samedi, deuxième jour. Suite à divers impondérables (groupes annulés, en retard etc.), le running order en prendra un coup. Certains groupes changeront de place sur l'affiche, d'autres s'ajouteront sans avoir été annoncés, bref c'est un peu le bordel, à tel point que par moments on ne sait plus exactement ce qui passe sur scène.
La journée débute avec un dreadlockeux inconnu venu nous présenter un blues plutôt ténébreux. Seul à la gratte, accords simples et voix grave, a priori rien pour sortir du lot. Sauf que le monsieur à la bonne idée de plomber sa ziq d'effets de manche dissonants, de samples bruitistes, et de saupoudrer le tout d'un chant très déclamatoire vaguement halluciné. Bon mélange et une sauce qui prend bien. Le petit parterre couché dans l'herbe devant lui fait une ovation méritée. Je regrette de ne pas avoir retenu son patronyme.

 Si un internaute charitable peut me dire qui est ce type...

C'est ensuite le derviche noise de Chausse Trappe qui prend le relai sous le chapiteau. "Derviche noise"? Oui oui, c'est ça. Vous prenez du rock noise vénèr' comme c'est bien à la mode en ce moment et vous y ajoutez du violon. C'est trad' et électrique, ça charcle et ça fait planer, c'est transe et furieusement rock en même temps, bref c'est bon. Plus en tout cas que Noir Boy George, qui vient ensuite. J'ai peine à décrire ce qui sonne comme de la dance vaguement J-Pop par moment assortie de textes très décadents que ne renieraient pas Costes ou Diapsiquir. Bref c'est sale et dérangeant derrière une façade faussement innocente, le concept est excellent mais au final j'ai quand même eu du mal à totalement adhérer. A retester pour voir. Love Sex Machine sera plus conventionnel avec du gros stoner qui tâche. Massif, tout d'un bloc, limite barbare, voix screamo monocorde et amplis Orange poussés à bloc, faut pas s'étonner si ça déclenche quelques pits bien sentis. Basique mais très bon. Dommage juste que la puissance dégagée ait fait sauter trois fois les plombs pendant le set, obligeant à de frustrantes interruptions au grand dam d'un groupe qui n'en peut mais. En tout cas ils ont remporté tous les suffrages, et c'était mérité vu la prestation. Un peu trop répétitif pour me passionner sur disque mais je les reverrai sur scène avec plaisir. Zed par contre j'éviterai. Je n'ai rien contre le free jazz, à condition que ce soit bien fait. Hors avec un batteur à la ramasse et un saxo et une guitare en roue libre, ça sent le grand rien. Limite l'imposture même, tant leur musique ne dégage rien d'autre qu'un profond sentiment de vacuité. N'est pas John Zorn qui veut.

Je zapperai plusieurs groupes suivants pour raison d'aide logistique aux Malhkebre, ne voyant que le set des anglais Trans/human depuis les coulisses. Et c'est peu dire que c'est très bon! Après un départ un peu chaotique le duo de Sheffield, qui passe pour la première fois en France, déploie avantageusement sa noise répétitive et mystique. Les vagues de larsens et les roulements de percus donnent une note presque tribale à un set pourtant très électrique. De ce magma sonore fécond ressort une ambiance transe très prenante, presque hypnotique. Excellente découverte que voilà, pour un groupe qui mérite qu'on les suive, surtout que les deux gars sont particulièrement modestes et accessibles à la discussion. Chapeau à eux, et au plaisir de les revoir!
Malhkebre donnera en revanche un set assez particulier. De prime abord on peut se demander ce qu'un groupe de black metal aussi virulent musicalement qu'idéologiquement vient faire dans un fest pareil. Mais c'est la magie du Tapette Fest de programmer et faire cohabiter l'improbable, et ce finalement avec une certaine cohérence. Les toulousains en tout cas livreront un set brutal comme ils en ont l'habitude, blastant furieusement leur black chaotique (qui me fait toujours repenser à Antaeus pour ses parties les plus intenses) assortis des passages doomisants et des discours martiaux de rigueur. Très bon dans l'ensemble, mais avec un étrange sentiment de décalage dû au lieu et au public. Voir des teufeurs en pleine montée de MDMA pogoter sourire aux lèvres devant un groupe aussi extrême à tous les niveaux laisse songeur. Le message est-il passé? J'en doute, mais bon concert quand même.

 Malhkebre vu côté coulisses...

Du Syndicat MMX je n'aurais pas le temps de voir grand chose, juste de capter au vol un peu de leur indus martiale et menaçante, lourde comme du plomb et assez oppressante. Ça avait l'air très bien, mais j'étais pris ailleurs. Dommage. La soirée se terminera pour moi de façon improbable devant L.E.G., soit du heavy rap bruxellois de très bonne facture, prenant le meilleur du flow east coast assorti d'expérimentations sonores poussant vers l'electro ou le drone. C'est catchy as fuck, prenant, et en même temps vaguement malsain. Encore une bonne surprise, et pourtant c'est peu dire qu'à la base le hip-hop n'est pas ma tasse de thé.



Trop cramé pour poursuivre, je ferai l'impasse sur le hardcord furieux de Strong As Ten et la disco pop déjantée de Duflan Duflan. Dommage mais j'ai eu déjà ma dose de découvertes, comme tout le monde d'ailleurs. Bilan plus que positif d'un petit Fest qui risque fort de me voir revenir pour les prochaines éditions. Et que je recommande chaudement. Parce que voir des gens mouiller la chemise pour organiser deux jours de grand n'importe quoi musical de haute qualité, en totale indépendance et avec modestie, moi je dis bravo. L'orga est très bonne pour du DIY, et on reste admiratifs de voir s'enchainer avec finalement une certaine cohérence des références musicales aussi éloignées les unes des autres qu'improbables en elles mêmes. Gloire au Pathos!