Le 8 octobre 2013, la maladie
emportait Philip Chevron. Le guitariste des Pogues n’était plus. Les
Pogues ? Si vous vous demandez de qui il s’agit, c’est que vous avez
vraisemblablement moins de vingt-cinq ans. Et que vous avez raté quelque chose
de grand.
En une poignée d’albums, cette
bande d’affreux anglo-irlandais a dynamité les charts des années 80, faisant
souffler à nouveau un air punk sur une époque où la pop synthétique façon
garçons coiffeurs régnait en maître. Avec une recette simple mais brillante :
mélanger la hargne, la saleté et l’impulsivité du punk rock aux mélodies de la
musique traditionnelle irlandaise. Les vilains Pogues Mahone (leur premier
patronyme, dérivé du gaélique póg mo
thóin soit littéralement « embrasse mon cul ») ont en un sens contribué
à sauver le rock à une époque où il était en grand danger de disparition.
Je ne vais pas vous refaire toute
leur histoire, des squats puants de Londres aux tournées triomphales outre
Atlantique, mais juste revenir sur un album et plus particulièrement sur une
chanson, représentatifs des Pogues. Mon premier contact avec la bande à Shane
MacGowan (leur très alcoolisé chanteur) remonte à ma prime enfance. C’est tout
d’abord la pochette de leur deuxième album, Rum,
sodomy and the lash, qui m’a attiré. Une variation irrévérencieuse du Radeau de la Méduse de Géricault avec
les tronches des musiciens collées à la place de celles des naufragés. Et bien
sûr les refrains inoubliables qui parsèment l’album. Mais de tous leurs
disques, c’est le troisième, If I should
fall from grace with God, qui incontestablement a le mieux passé les ans
(quoiqu’aucun n’a réellement vieilli pour être honnête) et s’est imposé à moi
comme leur meilleur.
Sorti en 1988, il s’est hissé au
plus haut sommet des ventes en grande partie grâce à la « chanson de Noël »
Fairytale of New York, ballade
enfiévrée de deux clochards dans les rues givrées de la Grosse Pomme chantée en
duo avec la regrettée Kirsty Mc Coll. Mais il ne faut surtout pas limiter l’album
à ce tube, ce serait en oublier l’incroyable variété.
Rock, pop, jazz, punk, gigue
irlandaise, chansons de marins, de bistrot ou de soldats, ballades, hymnes
épiques et chants d’amour, il y a de tout chez les Pogues. Un melting pot
musical qui enjambe l’Atlantique. C’est l’album avec lequel les Pogues ont vraiment
assumée leur fascination pour l’Amérique (même si certaines thématiques -western,
outlaws, guerre de Sécession…- étaient déjà présents dans leurs textes par le
passé). C’est là qu’ils ont vraiment décidé de regarder un peu plus loin que l’horizon…
comme leurs ancêtres.
Un peu d’Histoire :
de 1845 à 1851, l’Irlande a failli disparaître au cours d’une grande catastrophe,
l’ An Gorta Mór, la grande famine. Une épidémie de mildiou
a ravagé les cultures et poussé le peuple dans la misère et la faim. Un coup
terrible qui fit perdre à l’île environ un quart de sa population. La moitié en
morts, l’autre moitié en immigrants partis tenter leur chance au Nouveau Monde.
Et même pour eux le pari était risqué : entassés par centaines dans des coffins ships insalubres, la traversée
était très incertaines et la mortalité importante. Beaucoup ne virent pas l’autre
rive de l’océan.
Cette tragédie,
restée dans toutes les mémoires irlandaises de part et d’autre de l’Atlantique,
a forcément inspiré les Pogues. Et a soufflé à Phil Chevron ce que je considère
subjectivement comme sa plus belle œuvre : Thousands are sailing. Ce long titre épique et pathétique compte la
rencontre entre un jeune homme se promenant sur la rive d’Ellis Island (petite
île du port de NYC où les immigrants arrivaient et étaient enregistrés… ou
rejetés) et le fantôme d’un immigrant qui n’a pas réussi la traversée. « The
island it is silent now / and the ghosts still haunt the waves » : en
touches irréelles, oscillant entre le fantastique et le réalisme social le plus
cru, la voix de MacGowan posée sur les textes et la guitare abrasive de Chevron
nous dépeint la misère et l’espoir, les illusions et la réalité dure de la vie
d’immigrant, la beauté des cœurs et la crasse des rues, les chants de nostalgie
et les ventres vides, la volonté et l’injustice. « Postcards were mailling / of sky-blue
skies and oceans / from rooms the daylight never sees / Where lights don’t glow
on Christmas trees ». Misères parallèles des paysans restés au pays
et crevant de faim et des migrants parqués dans les sales quartiers de New York
et condamnées aux bas métiers en attendant des jours meilleurs. Toujours pauvres
mais toujours dignes, comme leurs descendants bien coulés dans la société mais
rendant constamment hommage au pays qui fît de leurs grands parents des
réfugiés.
Ces
descendants, ce sont huit rockers plus punk que les punks qui ont ensemble
écrit une des plus belles pages musicales des eighties. Ils ne sont plus que
sept aujourd’hui, saloperie de cancer… Joe Strummer disait de Shane MacGowan qu’il
était « un des plus grands auteur-compositeurs du XXième siècle ». C’est
sûrement vrai, mais ce n’est pas vraiment rendre justice au talent et à la
passion des sept zicos derrière lui, et à tout ce qu’ils ont apporté pour créer
l’alchimie The Pogues. Et au premier plan d’entre eux le si discret Phil
Chevron.
Au revoir
Phil, ton art et ta passion resteront. Merci.
(Crédit :
les photos sont tirées du site officiel du groupe : http://pogues.com/)
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